Heureux les pauvres en esprit

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux! » (Mt 5.3)

Quelques réflexions sur la première Béatitude de Matthieu.

Qu’est-ce qu’être pauvre en esprit ou, selon les traductions, avoir une âme de pauvre ou être pauvre de cœur ? Quelle que soit la version, on se trouve toujours face à une expression difficile et souvent mal comprise.

Qui dit pauvreté dit aussi richesse, car l’une n’existe pas sans l’autre, ce sont les deux faces d’une même pièce. Or, l’évangile de Matthieu met à plusieurs reprises en évidence l’opposition entre le souci de la richesse et le souci de Dieu : Mt 6.24 (« Vous ne pouvez être esclave de Dieu et de Mamon » – c’est à dire de l’argent) ou encore Mt 19.24 (« Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu »).

En effet, comme on le voit dans l’épisode du jeune homme riche (Mt 19.16-22) à la tristesse qu’il éprouve à l’idée de se séparer de ses biens, le riche est tout entier tourné vers ses richesses, il a le souci de les protéger et de les développer, son esprit en est totalement accaparé.

Ainsi, le riche est soumis à la règle du « toujours plus » qui sévit depuis la nuit des temps : la richesse appelle plus de richesse, ce qu’on a n’est jamais suffisant. Pour s’en convaincre, il suffit de voir ces actionnaires qui exigent chaque année de leurs sociétés des « croissances à 2 chiffres », même s’il faut pour cela mettre à la rue des milliers de personnes, les acculant à la misère.

Mais cela ne se limite malheureusement pas au domaine du capitalisme, toute notre société est dominée par une culture de la richesse qui touche toutes les couches de la population. A titre d’exemple, il se vend chaque jour dans le monde plus d’un million de téléphones dernier cri (smartphones), essentiellement chez des jeunes qui pourtant ne roulent pas sur l’or et alors que le prix d’un tel téléphone représente le tiers du SMIC ! Notre esprit est tout entier tourné vers la consommation, vers les attributs de la richesse. Ainsi, nous sommes potentiellement tous « riches en esprit ».

Le souci des richesses a pour conséquence de créer des barrières entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, entre ceux qui appartiennent à telle caste et les autres. Il engendre également l’insatisfaction, la souffrance et la crainte, qu’elles soient liées au manque, pour ceux qui n’ont pas, ou à la perte, pour ceux qui ont.

Je parle bien ici du « souci des richesses », qui nous rend « riche en esprit », et non de « la richesse », car la richesse en soi est une chose toute relative et on peut avoir beaucoup plus de biens que son voisin sans pour autant le mépriser, l’exploiter ou l’écraser. Plus qu’un niveau de fortune donné, c’est le fait de ne plus considérer l’argent comme un outil de mesure et d’échange mais comme une fin en soi qui fait devenir « riche en esprit ».

Par opposition, être pauvre en esprit, c’est se détacher des choses matérielles, ne les considérant plus que pour ce qu’elles sont – c’est à dire des commodités – pour se tourner totalement vers Dieu. Etre pauvre en esprit, c’est obéir au premier des commandements : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. » (Mt 22.37)

Jésus enseigne d’ailleurs très tôt à ses disciples à ne pas s’inquiéter des choses matérielles (Mt 6.31-33), « car votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. »

Etre pauvre en esprit, c’est être riche de tout ce que Dieu nous donne, car on est alors entièrement disponible pour recevoir, en toute humilité et en toute simplicité. Pauvre en esprit, nous nous réjouissons d’un sourire, d’un rayon de soleil, d’une rencontre… Notre vie n’est qu’une bénédiction car nous recevons tout avec joie.

Etre pauvre en esprit, c’est peut-être aussi avoir une âme d’enfant « car le royaume des cieux est pour ceux qui sont comme eux » disait Jésus (Mt 19.14). C’est donc considérer les choses d’un œil neuf, sans a priori, sans jugement et en s’en émerveillant comme si c’était à chaque fois la première fois.

Ainsi, en un seul verset, cette béatitude nous invite à prendre du recul par rapport à notre conception de la vie et à réaliser que notre bonheur ne réside pas dans l’accumulation forcenée de richesses matérielles, mais provient de notre relation avec Dieu et dépend de l’état d’esprit dans lequel nous accueillons tout ce qu’Il nous offre.

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